Ma chère T.,
Il a suffi d'un rien pour me plonger dans un autrefois qui m'était devenu inconnu. Jusqu'alors impalpables, perdus dans l'oubli, les émotions d'antan se sont épris de ce moment hors de tout pour faire sonner le glas de la réminiscence.
En me réveillant ce matin, j'ai mis quelques instants pour réaliser où j'étais, pourquoi mon lit avait perdu cette mollesse qui, chaque matin, épousait si agréablement mon corps. J'ai ouvert les yeux, les quelques lumières qui filtraient à travers tes rideaux me laissaient entrevoir ta chambre. La petite vache qui vole et son ombre projetée sur le plafond, les peintures aux murs et les bouquins dispersés sur le sol. J'ai adoré ce moment : je suis resté un instant sous les couvertures, à me remémorer comment j'avais pu atterrir ici, comment, alors qu'il y a un jour à peine, je ne te connaissais pas, nos sommeils se sont entremêlés dans cette même pièce. Je nous ai revus assis à la terrasse de ce bar, à sourire bêtement, parlant de choses et d'autres au rythme des bruits de moteurs, puis marchant en silence dans des rues que je ne reconnaissais pas, guidé par la nuit, espérant un lendemain encore loin.
Je voulais rester avec toi, ne pas m'endormir, parler ou ne rien dire aussi tard que possible, simplement pour prolonger ce moment plein d'onirisme. Quand j'y pense maintenant, tout ça me semble déjà si loin, exactement comme s'il ne s'agissait finalement que d'un rêve, évanescent, dont les quelques bribes sont à peine croyables. Tout semblait hors de la réalité, enclin au fantastique : les loupiotes de toutes les couleurs dans le parc, le silence de ta chambre, la lumière. C'est peut être pour cette raison que je ne disais rien. A trop contempler, on en perd la parole. Peut être qu'au fond, je suis le seul à m'extasier comme un idiot.
Ca faisait longtemps que ce genre d'impressions ne m'était pas donné. Depuis quelques mois, je vis dans la morosité d'un quotidien gris, sans surprise. Il coule, et coule encore, ce flot incongru des tristes jours, sans me laisser une miette d'évasion.
Je n'arrive plus à écrire, c'est n'importe quoi.
Je voulais simplement laisser un souvenir de cette soirée, pour ne pas l'oublier trop vite.
De ce que j'ai pu ressentir aujourd'hui, domine le besoin. Quelque chose comme « j'aimerais qu'elle m'appelle », ou bien « j'ai besoin d'avoir ne serait ce qu'un mot d'elle ». Alors, naïvement, j'attendais. Bien sûr, ça ne m'empêchait pas de continuer à faire ce que j'avais prévu, il s'agit seulement d'une pensée, petite, qui se promenait gaiement dans ma tête, fredonnant sur un air contemplatif une hymne au souvenir. J'ai repensé à quelques moments, à quelques secondes figées pendant lesquelles nous étions ensemble. Le reste ne fait figure que d'impasses, d'images volatiles et flous. Et puis, c'est passé. Enfin, pas vraiment, mais j'essaye de me dire que si je n'ai pas de nouvelles, alors ce n'est pas grave. Oui, après tout, ce n'est rien... Mais ça m'aurait fait plaisir.
Oh quel garçon sensible et pleurnichard.
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